Plus de treize ans après le début de la guerre civile en Syrie, les souffrances de la population sont loin de faire les gros titres. L’attention du monde entier s’est portée sur les crises simultanées en Ukraine et à Gaza. Le conflit est en grande partie gelé et le processus de paix est au point mort. La prise de conscience quant à la situation en Syrie se réduit à des moments sporadiques, comme la récente frappe contre le consulat iranien de Damas. Pourtant, la crise humanitaire engendrée par la riposte brutale de Bachar al-Assad contre son peuple est bel et bien réelle.
Le plus inhabituel est que l’un des principaux facteurs de la crise humanitaire en Syrie est le pétrole. Autrefois pierre angulaire de l’économie syrienne, le pétrole est devenu un fléau pour le peuple syrien, affectant l’environnement, la santé et les perspectives de reprise à long terme.
Avec les sanctions internationales imposées au secteur en 2011, les puits de pétrole et les raffineries du pays sont tombés entre les mains d’acteurs privés peu fiables, notamment l’administration autonome autoproclamée du nord et de l’est de la Syrie. Selon les déclarations de ce groupe en 2022, les revenus pétroliers représentent plus des trois quarts de son budget de fonctionnement de 780 millions de dollars (1 dollar = 0,92 euro).
Les destinations de ce pétrole illicite sont difficiles à retracer, mais l’on suppose qu’elles incluent le gouvernement régional du Kurdistan et le régime de Damas lui-même. En bref, de grandes quantités de pétrole syrien sont volées et les fonds détournés, au lieu de servir de manière significative au soutien du peuple syrien.
Ceci est également important en raison de ses effets sur l’environnement dans le nord de la Syrie et, par extension, sur la santé de ceux qui y vivent. C’est l’épicentre d’une crise sociale réelle et croissante.
Les groupes qui ont pris le contrôle de l’extraction pétrolière ne peuvent ou ne veulent pas adhérer aux normes industrielles appropriées de production et de raffinage. Certaines des raffineries qu’ils ont installées ne sont que des abris de fortune. Cela a conduit à de fréquentes marées noires qui ont contaminé le sol et empoisonné les cours d’eau du nord de la Syrie.
Comme le révèle une enquête publiée dans le magazine panarabe Al-Majalla, la région manque d’installations pour gérer les sous-produits et les déchets du raffinage du pétrole, «ce qui entraîne leur élimination aléatoire, notamment en les mélangeant avec de l’eau. Le rejet des déchets du raffinage du pétrole dans les rivières et les canaux a contaminé le sol avec des substances comme l’arsenic, le plomb et le mercure. Ceux-ci sont à leur tour absorbés par les plantes et les légumes». Il n’est donc pas surprenant que l’agriculture ait été largement décimée, aggravant ainsi les pénuries alimentaires existantes.
Le bilan sur la santé humaine est dévastateur. Il est difficile d’obtenir des chiffres exacts, tant l’offre de soins de santé en Syrie est improvisée et éparse, mais les cas de cancer sont de plus en plus concentrés autour de la région nord productrice de pétrole de la Syrie – et ont augmenté jusqu’à trois fois plus vite que la période comparative d’avant-guerre. Les cas de cancer et les décès devraient doubler au cours de la décennie en cours, selon l’Agence internationale de l'énergie atomique. Les maladies respiratoires et autres problèmes de santé associés aux émissions toxiques sont également en hausse.
«Les groupes qui ont pris le contrôle de l’extraction pétrolière ne peuvent ou ne veulent pas adhérer aux normes industrielles appropriées.»
- Sir Alan Duncan
Une personne citée dans l’enquête d’Al-Majalla, dont le jeune neveu lutte contre une leucémie, a exposé le problème sans ambages: «Par le passé, les compagnies (pétrolières) traitaient les déchets nocifs du gaz et du pétrole. Aujourd’hui, personne ne traite la source de ces émissions cancérigènes.»
Cela dit, le pétrole provoque des souffrances dans de vastes régions de la Syrie. Mais je crois que ce problème peut aussi conduire à une solution radicale et percutante.
Les sanctions sont souvent décrites comme un instrument brutal et la Syrie en est un bon exemple. Même si c’est par inadvertance, elles ont contribué à une catastrophe environnementale et sociale affectant des centaines de milliers de Syriens. Ces sanctions doivent être reconsidérées. Cela ne consiste pas à lever les restrictions valables sur les individus et les mauvais acteurs, mais plutôt à trouver un moyen de permettre aux ressources naturelles du pays d’être produites en toute sécurité au profit des Syriens.
En levant les sanctions ou en accordant des dérogations spécifiques, les sociétés énergétiques internationales pourraient retourner dans certaines régions de Syrie et rétablir des activités sûres, avec une surveillance indépendante efficace et la participation des populations locales. Des normes appropriées peuvent être réintroduites et les terribles dégâts environnementaux et sanitaires peuvent commencer à être inversés. De plus, les revenus générés par cette production pétrolière pourraient être acheminés vers un fonds humanitaire destiné à répondre aux besoins critiques de la Syrie, notamment en matière de soins de santé, d’eau et d’écoles.
Il s’agit d’une perspective complexe dans une région en proie à des défis politiques concurrents. Mais je crois que l’inaction continue est inacceptable et que ses conséquences croissantes sont intolérables.
L’appel humanitaire de l’ONU en faveur de la Syrie pour 2023 visait à récolter 5,4 milliards de dollars, mais n’en a récolté qu’un tiers. Comparez cela aux 15 milliards de dollars qui, selon Gulfsands, une société énergétique indépendante auprès de laquelle je suis conseiller, pourraient chaque année être réinvestis si les opérations pétrolières étaient restituées entre les mains de parties légitimes. Ce potentiel est actuellement dilapidé et volé. Il est temps pour la communauté internationale de mettre en œuvre une solution radicale, d’envisager un allègement ciblé des sanctions sous une surveillance appropriée et d’œuvrer à mettre fin à cette tragédie humaine.
Sir Alan Duncan est un ancien ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, qui a occupé le poste de ministre d’État chargé du Développement international de 2010 à 2014 et de ministre d’État chargé de l’Europe et des Amériques de 2016 à 2019.
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com